De l'eau pour tous : des arguments en faveur d'investissements pour l'accès à l’eau et l'assainissement en Europe
Par Jérôme Costanzo, conseiller technique pour l'eau et l'assainissement

Par rapport à la majorité de la population mondiale, les citoyens européens bénéficient d'un accès privilégié à l'eau et à l'assainissement. Cependant, environ 2 millions de personnes sur le continent ne disposent toujours pas de services d'eau et d'assainissement adéquats. [1]
D'importantes disparités persistent entre les zones rurales et urbaines, ainsi qu'entre les groupes de population les plus riches et les plus pauvres. Par exemple, des recherches menées par le Centre européen des droits des Roms indiquent qu'une majorité de Roms dans l'Union européenne n'ont pas accès à un système public d'approvisionnement en eau, plus de la moitié d'entre eux dépendant d'une source d'eau située à plus de 150 mètres de leur domicile. [2]
La situation globalement positive en Europe ne doit pas occulter les disparités considérables en matière d'accès à l'eau et aux services d'assainissement entre les différents pays. Par exemple, alors que plus de 99 % des populations en France et en Allemagne ont accès à une eau administrée en toute sécurité, ce pourcentage chute drastiquement en Bosnie-Herzégovine (82 %), en Roumanie (82 %), en Macédoine du Nord (80 %) et en Albanie (70 %). [3]
Le contraste est encore plus marqué en ce qui concerne la gestion des eaux usées : seuls 25 % des citoyens serbes utilisent des installations sanitaires administrées en toute sécurité, alors que la moyenne européenne est de 78 %. En réponse, les autorités serbes ont contracté un prêt de 200 millions d'euros auprès de la CEB en 2019, principalement pour financer la construction d'usines de traitement des eaux usées et de réseaux d'égouts qui devraient bénéficier à environ 2 millions de citoyens.
Investissements pour améliorer l'accès à l'eau
La géographie est également un facteur important d'inégalités en matière d'accès à l'eau. La disponibilité de l'eau pour la consommation et l'utilisation humaine est loin d'être répartie équitablement et uniformément en Europe.
Le manque d'eau touche actuellement 17 % du territoire de l'Union européenne, en particulier dans les régions méditerranéennes et dans des pays non membres de l'UE comme la Turquie. Ce manque génère une pression sur les habitants des zones touchées, quels que soient leur statut, leur niveau de vie ou leurs moyens financiers. La situation risque de s'aggraver dans de nombreux endroits en raison du changement climatique.
Par exemple, toute la population de Chypre, ainsi que la plupart des activités économiques, sont exposées à un stress hydrique aigu. La capitale, Nicosie, a connu des interruptions de l'approvisionnement en eau ces dernières années. Par conséquent, en 2019, la CEB a investi 40 millions d'euros pour améliorer les systèmes d'approvisionnement en eau - tels que ceux facilitant les transferts d'eau de la côte sud vers la capitale et la zone touristique de Famagouste - qui sont cruciaux non seulement pour la population chypriote, mais aussi pour l'économie du pays.

À Larnaca, la CEB a soutenu le développement du système d'égouts depuis 1998, ce qui a permis à la ville de collecter, de traiter et de réutiliser 100 % de ses eaux usées à des fins agricoles, réduisant ainsi la pression sur les ressources en eau douce. À plus petite échelle, la CEB aide également à construire des systèmes de transfert d'eau dans des zones reculées de Castilla y León, une région du nord-ouest de l'Espagne, qui connaissent des pénuries d'eau pendant la haute saison touristique estivale, une partie vitale de l'économie locale.
Prévenir les vulnérabilités futures
L'un des principaux défis auxquels est confronté le secteur de l'eau en Europe est le vieillissement des infrastructures. Dans de nombreuses régions, la durée de vie des infrastructures existantes a expiré, ce qui nécessite leur remplacement et des ressources financières considérables. Bratislava, la capitale de la République slovaque, en est un exemple : 22 millions d'euros ont été investis par la CEB pour remplacer les conduites d'eau entre 2021 et 2023, mais la ville n'a réussi qu'à maintenir son taux actuel de pertes d’eau par fuite ce qui souligne la nécessité d'investissements plus importants pour améliorer les performances opérationnelles.

À long terme, le sous-investissement dans les systèmes d'eau et d'assainissement peut devenir une bombe sociale à retardement. Pour la plupart des entreprises de services publics, les factures d'eau sont la principale source de revenus, tandis que les coûts fixes (y compris le renouvellement des infrastructures) sont la principale source de dépenses de l'entreprise, les coûts variables (l'eau elle-même, l'énergie, les réactifs) jouant un rôle moins important.
Sans investissements réguliers dans le remplacement des actifs, des investissements urgents et massifs peuvent s'avérer nécessaires lorsque des défaillances récurrentes apparaissent, mettant en péril la viabilité financière des entreprises de services publics et compromettant l'accès universel aux services. Cela peut également conduire à des augmentations tarifaires importantes qui affectent de manière disproportionnée les ménages économiquement vulnérables et exacerbent les inégalités sociales. Mais ce n'est pas tout. Des décennies de développement industriel et de pratiques agricoles intensives ont eu un impact sur la qualité des eaux de surface et souterraines extraites. De nouvelles formes de contamination chimique (microplastiques et micropolluants) ayant des effets potentiellement néfastes sur la santé humaine et la biodiversité posent de nouveaux défis aux autorités chargées de l'approvisionnement en eau et sont susceptibles d'augmenter le coût de l'eau et du traitement des eaux usées à des niveaux potentiellement insupportables pour certains segments de la population.
Financer l'eau pour lutter contre les inégalités : oui, en Europe aussi
Le financement de l'eau et de l'assainissement reste essentiel, y compris en Europe. Des investissements massifs sont encore nécessaires et la plupart des institutions financières internationales et locales, déjà actives dans le secteur et parfois partenaires de la CEB, l'ont bien compris. L'eau est également un vecteur de la solidarité européenne. Elle transcende les frontières, de sorte que même une action localisée comme la mise en œuvre d'un traitement tertiaire [4] dans de petites localités autour de Bratislava financée par la CEB pour protéger les affluents du Danube peut en fin de compte avoir un impact sur la vie de tous les citoyens du bassin de la mer Noire.
Depuis 2005, la CEB a accordé 1,8 milliard d'euros de prêts pour des projets d'eau et d'assainissement dans 16 pays européens, au bénéfice de millions de citoyens. Mais au-delà des chiffres, il est clair qu'il faut identifier les personnes les plus exposées aux effets négatifs du changement climatique, de la pollution environnementale, du manque d'infrastructures ou des services inabordables - malheureusement, elles sont encore des millions dans les États membres de la CEB. Investir dans les systèmes d'eau et d'assainissement en Europe reste une nécessité, et la CEB a un rôle important à jouer.
[1] About us - Right to Water (right2water.eu)
[4] Le traitement tertiaire est une méthode de traitement des eaux qui consiste à éliminer les polluants non biodégradables. Il fait suite aux traitements primaire et secondaire.