Opinion
Produire un impact social dans un monde fragmenté, par Carlo Monticelli, Gouverneur
02 décembre 2025
La Banque de Développement du Conseil de l’Europe, la banque de développement social pour l’Europe, célébrera son 70e anniversaire l’année prochaine. Son action afin d’améliorer les infrastructures sociales et le financement d’investissements socialement inclusifs est plus pertinente que jamais, à l’heure où l’ordre économique mondial est en pleine mutation et où les budgets publics sont soumis à des contraintes. La CEB continue de répondre efficacement aux besoins des citoyens et des populations vulnérables.
Article publié initialement dans International Banker
La Banque de Développement du Conseil de l’Europe, ou la CEB, joue un rôle particulier dans le système des banques multilatérales de développement en tant que banque de développement social pour l’Europe.
Nous vivons une période de changements. De l’emploi à la technologie en passant par les migrations, la santé et les préoccupations environnementales, les citoyens sont inquiets pour l’avenir. Cette incertitude est exacerbée par les tensions géopolitiques et commerciales, sans parler de l’évolution de l’ordre économique mondial multilatéral qui a soutenu le progrès et la prospérité depuis la Seconde Guerre mondiale.
Pourtant, c’est précisément face au changement que les bases d’un avenir meilleur peuvent être jetées. C’est également dans des périodes difficiles comme celle-ci que l’importance systémique des banques multilatérales de développement (BMD) devient particulièrement évidente. En effet, de nombreuses BMD ont été créées pendant la période de reconstruction d’après-guerre et sont depuis devenues les pierres angulaires de l’architecture mondiale du développement. Leur pertinence est plus importante que jamais.
La Banque de Développement du Conseil de l’Europe, ou CEB, joue un rôle particulier dans le système des BMD en tant que banque de développement social pour l’Europe. Alors que la CEB se prépare à célébrer son 70e anniversaire en 2026, le moment est opportun pour revenir sur son travail en 2025 et sur ses réalisations les plus efficaces depuis le lancement de son Cadre Stratégique quinquennal en 2023.
L’année écoulée a été déterminante pour la CEB. La Banque a présidé pour la première fois le Groupe des Dirigeants des BMD, un groupe informel qui poursuit toutefois un objectif fondamental : renforcer l’impact de la collaboration entre les BMD, afin qu’elles puissent, en agissant en tant que système, atteindre des objectifs mondiaux tels que la création d’emplois, une croissance plus inclusive et des sociétés plus résilientes.
Des progrès considérables ont été réalisés au cours de l’année dans le cadre du programme de réforme des BMD, concrétisant ainsi la feuille de route du G20 pour des BMD meilleures, renforcées et plus efficaces. En tant que présidente, la CEB s’est également efforcée de mettre en avant l’impératif de l’investissement social.
Un résultat concret de ce dialogue entre les dix BMD du groupe a abouti à la publication d’un nouveau rapport conjoint intitulé “Social Infrastructure in Focus: The Role of Multilateral Development Banks”, qui, en expliquant la contribution de chaque BMD dans ses pays et régions d’opération respectifs ainsi que leurs efforts collectifs, souligne l’importance fondamentale des investissements dans les infrastructures sociales en faveur de l’emploi et de la croissance.
Une banque à vocation sociale
C’est en effet cette attention exclusive portée aux secteurs sociaux qui distingue la CEB au sein de l’écosystème des BMD. La Banque investit dans l’éducation et la formation professionnelle, ainsi que dans la santé et le médico-social. Elle finance des logements sociaux et abordables, des services municipaux et le développement urbain. Elle apporte son soutien aux réfugiés et aux migrants et facilite l’accès au microfinancement, en particulier pour les personnes vulnérables qui souhaitent créer une entreprise. En effet, répondre aux besoins des personnes et des populations défavorisées est au cœur de la mission de la CEB, qui consiste à promouvoir des sociétés inclusives, cohésives et résilientes.
Avec 43 pays membres répartis entre ceux de l’Union européenne (UE) et ceux hors UE, le mandat paneuropéen de la CEB reflète le rôle important de passerelle joué par la Banque sur un continent encore marqué par des divisions géographiques, économiques et politiques et exposé aux risques d’instabilité et à l’émergence d’un nouvel ordre mondial fracturé. Cela incite de nombreux pays à réévaluer leurs priorités stratégiques, ce qui se traduit par une plus grande importance accordée aux dépenses de défense et de sécurité. Ces évolutions risquent de peser davantage sur les budgets publics et de détourner les priorités d’investissement public des infrastructures sociales. En Europe également, l’instabilité politique est devenue une préoccupation majeure. Le mécontentement croissant de la population à l’égard des migrations, de la sécurité et de la lenteur de la croissance a alimenté la polarisation et sape le soutien à une politique sociale inclusive, qui est au cœur du mandat de la CEB.
Pour relever ces défis complexes, le Cadre Stratégique 2023-2027 de la CEB guide les opérations de la Banque afin de lutter contre l’exclusion de manière agile et efficace en améliorant les infrastructures sociales et en veillant à ce qu’aucune région ou population ne soit laissée de côté.
Cependant, la réalisation par la CEB de projets sociaux transformateurs n’aurait pas été possible sans la première augmentation de capital de la Banque, achevée en décembre 2024, avec de nouvelles ressources provenant de ses pays membres. Avec un taux de participation de plus de 95%, cette augmentation témoigne de la forte confiance des membres dans la mission sociale de la CEB et dans sa capacité à la mener à bien.
Cette confiance repose également sur la réactivité de la CEB. Elle a notamment été l’une des premières institutions financières internationales à soutenir l’Ukraine après l’agression brutale de la Russie en 2022. La Banque a rapidement mobilisé des fonds pour des pays tels que la Pologne et la Roumanie afin de les aider à faire face à l’afflux de réfugiés fuyant l’Ukraine et à répondre à leurs besoins fondamentaux, tels que le logement, les soins médicaux et la scolarisation. En juin 2025, la CEB avait fourni quelque 1,5 milliard d’euros à ce titre.
Depuis que l’Ukraine est devenue membre mi-2023, la CEB a approuvé six projets de prêts, pour un montant total de plus d’un demi-milliard d’euros, et prévoit de plus que doubler ce montant d’ici 2027. Cela sera essentiel pour aider le pays à répondre à ses besoins urgents et toujours actuels en matière de santé, de logement, de microfinance et d’aide aux personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Améliorer les conditions de vie et favoriser la croissance
En 2025, la CEB a maintenu de solides performances opérationnelles, démontrant sa capacité à produire un impact et à agir à grande échelle en faveur du développement social. Au cours de l’année écoulée, la Banque a approuvé 44 projets, pour un montant total de 4,5 milliards d’euros, dans 22 pays membres, allant de l’Ukraine à l’Islande. La CEB applique un “prisme de vulnérabilité” à tous ses projets. Il s’agit d’un outil opérationnel qui permet d’identifier les vulnérabilités liées aux caractéristiques environnementales, socio-économiques et individuelles. En plaçant la vulnérabilité au cœur de ses opérations, la CEB a renforcé sa capacité à répondre aux besoins évolutifs de ses membres et à mieux orienter ses stratégies d’investissement social.
Une solidité financière au service d’objectifs stratégiques
Les progrès de la CEB reposent sur une base financière solide et une gestion prudente des risques. Depuis 2023, la CEB a retrouvé sa notation AAA auprès de toutes les grandes agences de notation, ce qui reflète la solidité de son capital, le soutien important de ses actionnaires et les résultats irréprochables de la qualité de crédit de son portefeuille de prêts.
En matière de financement, la CEB fait figure de pionnière. Elle a lancé sa première obligation d’inclusion sociale (SIB) en euros en 2017 qui s’est depuis étendue à d’autres devises, levant plus de 13 milliards d’euros à ce jour. Ces obligations sociales innovantes ont été saluées sur les places boursières, allant de New York à Stockholm, et ont représenté plus de 40% du programme de financement total de la Banque l’année dernière.
Forger des partenariats
Aucune banque multilatérale de développement, aussi agile et efficace soit-elle, ne peut relever seule les défis urgents d’aujourd’hui ; cela est particulièrement vrai pour la CEB, qui accorde une grande importance à la valeur des partenariats pour progresser et produire un impact. Le travail de la CEB aux côtés d’autres banques multilatérales de développement, comme évoqué ci-dessus, en témoigne. Il existe également d’autres partenariats. Par exemple, au fil des ans, la CEB a mobilisé des ressources importantes grâce aux garanties et aux dons de la Commission européenne (CE), une partie substantielle de ces dernières étant combinée à des prêts de la CEB, ce qui a créé un effet de levier considérable.
L’approfondissement et l’élargissement du partenariat entre la CEB et l’UE seront essentiels pour répondre aux besoins sociaux. Dans le même ordre d’idées, la Banque continuera d’approfondir et d’étendre sa collaboration avec d’autres institutions du secteur du financement du développement, notamment les banques nationales de développement, afin d’améliorer les infrastructures éducatives, les soins aux personnes âgées et le logement social dans plusieurs pays de l’UE et pays en phase de préadhésion. Ces partenariats reflètent la conviction profonde de la CEB que la collaboration et la complémentarité sont essentielles pour combler le déficit persistant de l’Europe en matière d’investissements sociaux.
Perspectives d’avenir
Travailler en tant que système est désormais la norme pour les BMD, qui complètent ainsi leurs différents mandats, gouvernances et contextes opérationnels. Alors que la CEB s’apprête à céder la présidence du Groupe des Dirigeants des BMD, elle continuera à promouvoir une approche collaborative, tout en l’utilisant pour enrichir et améliorer sa propre approche dans le cadre du soutien qu’elle apporte à ses pays membres en Europe.
La CEB reste attachée à la solidarité à long terme et à la recherche d’un consensus multilatéral entre les pays et les régions, qui sont essentiels pour des sociétés résilientes et prospères. Nous traversons une période difficile, mais en travaillant ensemble et en investissant dans des projets sociaux qui répondent aux besoins des populations et de leurs communautés, les BMD telles que la CEB peuvent contribuer à transformer les défis en ambitions et à créer le monde meilleur que les citoyens attendent et méritent.
Références
[1] G20 : “Feuille de route du G20 pour des BMD meilleures, renforcées et plus efficaces”, 4e réunion des ministres des Finances et des Gouverneurs des banques centrales (FMCBG), G20 Brésil 2024, octobre 2024 (disponible ici).
[2] Banque asiatique de développement (ABD), Banque africaine de développement (BAD), Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB), Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), Banque européenne d’investissement (BEI), Groupe de la Banque interaméricaine de développement (Groupe BID), Banque islamique de développement (IsDB), Nouvelle banque de développement (NBD) et Groupe de la Banque mondiale (GBM) : “Social Infrastructure in Focus: The Role of Multilateral Development Banks,” 2025 (disponible ici).
La Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB) est une banque multilatérale de développement dotée d’un mandat exclusivement social par ses 43 États membres. La CEB finance des investissements et fournit une assistance technique dans les secteurs sociaux, notamment l’éducation, la santé et le logement abordable, en mettant l’accent sur les besoins des personnes vulnérables, ainsi que sur les dimensions sociales du changement climatique et de la dégradation de l’environnement. Les emprunteurs sont des gouvernements, des autorités locales et régionales, des banques publiques et privées, des organisations à but non lucratif et autres. La CEB, qui bénéficie d’une notation triple A, se finance sur les marchés internationaux de capitaux. En outre, la CEB reçoit des fonds de donateurs en complément de ses activités.