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La géographie du mécontentement

Date de publication : 07 mai 2020

Info s’entretient avec le professeur Andrés RodríguezPose, professeur de géographie économique à la London School of Economics, sur l’importance d’investir dans les villes et les régions en déclin.

The geography of discontentInfo : Qu’est-ce que la “géographie du mécontentement” et pourquoi devrionsnous y prêter attention ? 

A R-P : La géographie du mécontentement fait référence au mal-être et à l’insatisfaction des individus qui vivent - et se sentent souvent coincés - dans des territoires qui connaissent un “piège de développement”. Cela inclut les territoires qui ont stagné pendant de longues périodes et qui n’ont pas pu se développer. Y figurent également les villes et les régions qui étaient autrefois des moteurs essentiels de l’activité économique, mais qui, en raison de la dernière vague de mondialisation, ont connu un déclin économique et industriel prolongé. 

Les habitants de ces régions sont de plus en plus mécontents d’un “système” qui, selon eux, ne les sert plus et utilisent les urnes pour voter pour des partis aux deux extrémités du spectre politique afin d’exprimer leur mécontentement. 

Pourquoi devrions-nous y prêter attention ? Ce n’est pas seulement une question d’équité. La montée rapide du populisme alimentée par cette vague de mécontentement devient l’un des défis les plus sérieux pour un système qui, malgré ses nombreux défauts, a entraîné les plus longues périodes de prospérité et de stabilité politique, et la plus grande égalité, que l’Europe ait jamais connues. 

La stagnation et le déclin économiques sont à l’origine de tensions sociales, politiques et économiques qui, si elles ne sont pas traitées, exacerberont les inégalités interpersonnelles et territoriales existantes, et limiteront l’activité économique et le bien-être. 

Il est essentiel de ne pas se limiter aux régions mécontentes, mais de s’intéresser à celles qui ont fait preuve du plus grand dynamisme économique. 

Info : Vous avez beaucoup parlé de la “vengeance des lieux qui n’ont pas d’importance”. Comment pouvons-nous faire face à ce phénomène ? 

A R-P : Jusqu’à présent, la plupart des politiques économiques et des investissements ont ciblé deux types de lieux : ceux qui sont considérés comme ayant le plus grand potentiel de croissance et de développement économique (les plus grandes agglomérations concentrant les entreprises, les compétences, le pouvoir économique et politique), et les lieux les plus pauvres, avec des pénuries importantes dans tous les types de dotations. 

De nombreux autres territoires sont tombés entre les mailles du filet, notamment des villes et des régions en déclin à long terme. Celles-ci n’étaient pas assez grandes ou dynamiques pour attirer les investissements, ni assez pauvres pour mériter l’attention. D’une certaine manière, ces territoires étaient devenus des lieux sans importance : ils étaient oubliés, négligés ou considérés comme incapables de remédier au déclin.

Ce sont ces endroits qui disent “trop, c’est trop” et qui se rebellent dans les urnes. Cette réaction est allée au-delà d’un appel à l’attention pour devenir un mouvement qui menace sérieusement la stabilité politique, économique et sociale, sans pour autant apporter de solutions viables. Que peut-on faire ? Presque tous les endroits ont un potentiel, même si celui-ci est resté longtemps inexploité. L’Europe doit réparer les prétendus lieux qui n’ont pas d’importance. Il faut investir dans les régions dont la croissance est faible, nulle ou négative sur le long terme, et aller au-delà des mesures de compensation et/ou d’apaisement pour exploiter le potentiel d’une région et les possibilités d’inverser des décennies de déclin. Il faut créer des politiques adaptées, qui ciblent les défis et le potentiel des différents types de régions. 

Andrés Rodriguez PoseInfo : Le Brief technique récemment publié par la CEB, auquel vous avez contribué, examine l’interaction entre les petites entreprises et l’accès au financement dans les régions européennes. Quelles en sont les principales conclusions ? 

A R-P : Le Brief technique rédigé par Roberto Ganau, Kristina Maslauskaite et Monica Brezzi, montre que les restrictions sur le marché du crédit affectent principalement les petites entreprises et celles au sein de régions où les institutions et la qualité de l’administration sont plus faibles - précisément les endroits qui “n’ont pas d’importance” et où le mécontentement couve depuis plus longtemps. Les contraintes de crédit dans ces régions peuvent affecter leur dynamisme économique, nuisant à l’innovation et à la compétitivité. 

Info : Selon vous, quel rôle les institutions financières internationales (IFI) peuventelles jouer pour offrir des opportunités partout, y compris dans les régions les plus défavorisées ?

A R-P : Les IFI peuvent et doivent jouer un rôle fondamental pour remédier à cette défaillance du marché et des institutions. Elles devraient faciliter la capacité des banques commerciales à prêter aux TPE-PME, car c’est le meilleur moyen de mobiliser les talents et le potentiel local ainsi que d’accroître la productivité et l’innovation. 

Les IFI peuvent également aider les collectivités locales et les institutions financières à améliorer leurs capacités opérationnelles, car toute mesure visant à faciliter l’accès des entreprises au crédit devra être complétée par des interventions visant à améliorer la qualité des institutions. La combinaison de ces deux facteurs est nécessaire pour faire face aux contraintes de crédit et pour améliorer la productivité et la compétitivité des entreprises dans des endroits qui ont été longtemps négligés.

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