Entretien avec Erion Veliaj, maire de Tirana
Les villes auront un rôle clé à jouer à la suite du COVID19. Dans cette série, nous interrogeons les maires de plusieurs villes européennes sur les mesures qu'ils prennent pour renforcer la résistance aux chocs futurs et assurer une reprise à la fois sociale et verte
La lutte contre
les inégalités urbaines est essentielle pour garantir que la réponse au COVID-19 soit inclusive. Quelles mesures votre ville prend-elle pour atténuer
l'impact social et économique de la pandémie, en particulier sur les plus vulnérables
?
Pour Tirana, la crise du COVID-19 est survenue quasiment juste après deux autres catastrophes, à savoir les tremblements de terre dévastateurs de l'année dernière en septembre et novembre. Cependant, cette pandémie ne ressemblait à aucune autre crise que mes collègues maires ou moi-même avions eu à connaître. Personne n'avait de manuel d'instructions sur la façon de la gérer ! Une action/adaptation rapide et efficace était encore la meilleure façon de procéder.
Dans ces circonstances et avec un budget serré, nous avons dû trouver des idées créatives qui ont fonctionné.
Tout au long de cette période, l'engagement des citoyens, des jeunes et des bénévoles a été sans précédent et essentiel pour aider la ville à surmonter cette crise et à devenir plus solide et plus résiliente.
Depuis notre arrivée aux responsabilités en 2015, notre
priorité a été de mettre en place un programme d'assistance sociale efficace
qui servirait de filet de sécurité pour aider les groupes vulnérables vivant à
Tirana. En outre, nous avons créé une nouvelle base de données de 36 000
familles qui ne faisaient pas partie du programme d'assistance sociale, prises
entre la catastrophe du tremblement de terre et la crise de la pandémie. Elles
ont été aidées par la livraison de produits alimentaires, de médicaments ou de
repas quotidiens grâce à un réseau interne de travailleurs sociaux et de
bénévoles de la collectivité.
La municipalité de Tirana a également lancé l'initiative "Adoptez un grand-parent", au sein de laquelle des jeunes se sont portés volontaires et ont soutenu leurs voisins âgés et solitaires en partageant un repas préparé à la maison ou en leur proposant de leur livrer des produits alimentaires et des médicaments.
Pendant le confinement lié à la pandémie, notre principale préoccupation et notre priorité ont été les enfants.
La municipalité de Tirana a mis en place des lignes téléphoniques d'urgence 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ainsi que des plateformes en ligne pour le conseil psychologique ou pour répondre aux demandes, préoccupations, plaintes et autres besoins d'aide.
Pendant cette crise, le gouvernement albanais et la municipalité de Tirana se sont engagés dans une coordination et une coopération plus étroites, afin d'introduire des mesures d'aide économique pour soutenir les ménages et protéger les entreprises. La municipalité de Tirana a introduit des mesures de soutien à l'économie locale en exemptant les entreprises du paiement des droits de douane pour l'utilisation de l'espace public sur les mois d'avril et de mai. Le délai de paiement des taxes et redevances locales pour toutes les entités a été reporté d'avril au 30 juin 2020, et la taxe d'hébergement pour les hôtels est suspendue jusqu'en septembre 2020.
Comment votre ville s'assure-t-elle que la reprise post COVID-19 est également verte et qu'elle répond aux objectifs en matière de changement climatique ?
Depuis notre prise de fonction en 2015, nous nous sommes
engagés à rédiger une feuille de route pour la transformation innovante de
Tirana et à la repositionner en termes de durabilité et de résilience. Tirana a
rejoint le Cadre des villes vertes (Green
Cities Framework) et, avec la BERD, nous avons élaboré le Plan d'action
pour la ville verte (GCAP). Au cours de mon premier mandat, nous avons
travaillé à plusieurs niveaux pour résoudre les problèmes de mobilité dans
notre ville.
Pendant la crise de la pandémie, certaines choses ont changé pour de bon et tourné à notre avantage.
Au cours de ces cinq mois, nous avons pu bénéficier d'un plus large soutien de la part de l’ensemble de la collectivité en faveur de la mobilité durable que pendant les cinq dernières années.
Les gens ont réalisé que l'air est beaucoup plus propre et la ville elle-même beaucoup plus calme. Ils comprennent maintenant que dans une ville sans industrie lourde, les polluants les plus importants et les vrais ennemis sont les voitures. Ils ont également compris qu'il est possible de se déplacer à pied ou à vélo, et qu'il est beaucoup plus sain d'atteindre ainsi une destination distante d’un kilomètre.
Nous avons transformé la crise de la pandémie en une occasion inespérée, en utilisant le large soutien pour des rues sans voitures reconnues comme une réalité ordinaire afin d’accélérer les projets qui battent en brèche la domination des voitures au profit des piétons et des cyclistes. Nous avons ajouté de nouvelles pistes cyclables sur les places de stationnement latérales et avons pu faire passer notre réseau actuel de pistes cyclables de 35 à 45 km rapidement et à moindre coût. Pour cette seule année, nous nous sommes fixé comme nouvel objectif de doubler le réseau cyclable existant et d’élargir les trottoirs afin d'encourager la pratique du vélo et de la marche comme alternative écologique et sûre aux déplacements dans notre ville.
La réaction des citoyens a été fantastique pendant la crise du COVID-19 ; les ventes de vélos ont explosé, indiquant que nous sommes déjà sur la bonne voie. C'est pourquoi, en coopération avec le gouvernement central, nous avons décidé de faire du dimanche un jour sans voiture pour les quartiers centraux de Tirana, pendant des heures limitées de la journée, de l'automne 2020 au printemps 2021. Cette initiative sera un nouveau test du comportement de nos citoyens. Si elle est bien acceptée, nous pourrions la pérenniser comme une excellente alternative pour une Tirana durable.
Quels investissements à long terme sont nécessaires pour améliorer la préparation de votre ville aux futures pandémies et renforcer sa résilience face aux chocs ?
En 2050, les enfants nés aujourd'hui auront alors 30 ans
- prêts à diriger nos villes. La manière dont nous les élèverons et les
éduquerons aura une incidence sur la résilience de nos villes au cours des 100
prochaines années. Je crois fermement qu'une nation qui investit dans la
connaissance est une nation qui a un avenir.
Deux tremblements de terre et cette pandémie nous ont fait comprendre que nous pouvons perdre nos biens et nos possessions du jour au lendemain, mais que ce que nous avons dans la tête ne peut être emporté par un malheur ou une crise. Nous avons également remarqué que les pays qui étaient plus éclairés et plus intelligents plutôt que riches ont fait preuve d'une plus grande résilience face à la crise grâce à des mesures créatives, à leur agilité et à leurs compétences professionnelles.
Par conséquent, j'estime que l'investissement le plus important et l'atout le plus précieux pour une ville sont l'éducation et la connaissance, qui peuvent aider à construire des mentalités qui embrassent les défis, le changement et le progrès.
La municipalité de Tirana s'est déjà engagée dans cette voie en investissant dans des infrastructures pour les enfants et l'éducation, notamment des terrains de jeux ultramodernes pour les enfants et en transformant la pyramide de Tirana - ancien symbole du communisme - en un centre de technologies créatives destiné aux jeunes.
Tirana a également été annoncée comme la gagnante du titre de Capitale européenne de la jeunesse (CEJ) pour 2022. Je pense que ce sera une excellente occasion pour de nombreux jeunes Européens de visiter Tirana et de participer à des projets ou à des événements qui embrassent l'engagement des jeunes, les valeurs de l'Union européenne et la diversité.
Les partenariats et les efforts de collaboration sont essentiels pour soutenir les executifs locaux dans le cadre de la reprise de COVID-19. Qu'attendez-vous de la coopération avec les acteurs nationaux et européens ?
Il y a soixante-dix ans, Robert Schuman a jeté les bases de l'Union européenne, avec l'intention d'apporter une paix durable et la solidarité entre les États membres après la Seconde Guerre mondiale. Et c'est précisément la solidarité qui, dans les moments difficiles, permet de rassembler le continent européen. Comme nous l'avons vécu avec la catastrophe du tremblement de terre mais aussi avec la crise de la pandémie, les partenariats et les efforts de collaboration entre les villes et les nations peuvent aider à surmonter les difficultés. C'est pourquoi je suis convaincu que les jours difficiles que nous traversons ont renforcé l'esprit de coopération et de solidarité entre l'Union européenne et l'Albanie.
Je
suis fier que nous tissions des liens de solidarité et de coopération entre
nous. J'espère que le jour ne sera pas loin où l'Union européenne et l'Albanie
seront intégrées dans un espace unique