Marseille : moderniser l'éducation pour réduire les inégalités sociales
Grâce à un financement de 200 millions d'euros accordé par la CEB, la deuxième plus grande ville de France transforme ses écoles pour lutter contre les inégalités.
Un jeudi matin, dans le nord de Marseille, les enfants affluent vers les portes de l'école primaire de Bouge, avant de disparaître dans des salles de classe lumineuses et des espaces colorés conçus pour apprendre, jouer et explorer. Dans la cour parsemée d’arbres et de plantes, un magnifique toboggan flambant neuf fait le bonheur des enfants et amuse les adultes.
Pour les élèves qui commencent leur journée d’école, cet environnement correspond exactement à ce que devrait être l’école : colorée, accueillante et propice à l’apprentissage. Il y a seulement deux ans, la situation n’aurait pas pu être plus différente.
“Il y avait de l’amiante. Le gymnase s’effondrait, il était donc fermé. Il y avait des trous dans le sol, des fils électriques qui pendaient, des murs fissurés”, se souvient l’ancienne Directrice de l’école, Magali Valdez.
Le bâtiment était devenu l’incarnation même de tout ce qu’une école ne devrait pas être. L’eau s’infiltrait par le toit, les fenêtres laissaient passer le vent et la pluie, les toilettes tombaient régulièrement en panne, tandis que les cafards, les punaises de lit et même les rats faisaient partie du quotidien.
En hiver, enseignants et élèves restaient souvent en classe en manteau et gants, les températures descendant près de 10°C. En été, la température dans les salles de classe pouvait atteindre 35°C.
“Nous étions l’une des cinq pires écoles du Département”, explique Magali Valdez. “Mais on s’adapte à tout. Et les enfants ne se rendent pas compte des conditions dans lesquelles ils vivent réellement.”
Une ville confrontée à de profondes inégalités
L’école primaire de Bouge était loin d’être un cas isolé. Elle était au contraire le reflet d’un problème plus vaste.
Partout à Marseille, des décennies de sous-investissement chronique ont laissé une grande partie du parc scolaire de la ville en mauvais état. De nombreux bâtiments ont été construits lors de l’expansion urbaine rapide des années 1950 et 1960 et ont eu du mal à s’adapter aux normes modernes en matière de sécurité, d’accessibilité ou d’environnements d’apprentissage.
Ces lacunes sont symptomatiques des inégalités profondément enracinées qui continuent de marquer la deuxième plus grande ville de France. Environ un habitant sur quatre vit en dessous du seuil de pauvreté, tandis que plusieurs quartiers du nord de la ville figurent parmi les zones urbaines les plus défavorisées du pays.
Le chômage des jeunes dépasse les 40% dans de nombreux quartiers, les résultats scolaires restent inférieurs aux moyennes nationales, et près d’un quart de million de personnes vivent dans des quartiers urbains prioritaires où les défis sociaux et économiques sont particulièrement aigus.
Un investissement unique en son genre
Dans des quartiers où les chances sont déjà inégalement réparties, les écoles déterminent non seulement la manière dont les enfants apprennent, mais aussi la façon dont ils se perçoivent et la valeur que la société leur accorde.
Conscient à la fois de l’urgence du défi et de son importance symbolique, le Gouvernement français a fait de l’éducation l’un des piliers phares de Marseille en Grand. Il s’agit d’un vaste programme d’investissement public lancé par le Gouvernement français, doté de plus de 5 milliards d’euros de fonds publics, visant à moderniser les écoles, les transports et d’autres infrastructures essentielles dans toute la ville.
L’un de ses éléments centraux est le Plan Écoles, un programme ambitieux visant à rénover, restructurer ou reconstruire les écoles locales grâce à des investissements d’au moins 845 millions d’euros entre 2022 et 2031.
Pour mener à bien un programme de cette envergure, la Ville de Marseille et l’État français ont créé la Société publique des Écoles Marseillaises (SPEM), une société publique dédiée chargée de superviser les travaux.
Le programme concerne 188 établissements scolaires – 157 existants et 31 de construction neuve – soit près de 40% du parc scolaire marseillais, et vise à créer des environnements d’apprentissage adaptés au XXIe siècle. Outre des espaces plus sûrs, plus accessibles et plus flexibles, ce programme favorise également l’innovation pédagogique en offrant aux enseignants une plus grande liberté pour développer des projets autour des sciences, de la culture, des langues et de l’éducation à l’environnement.
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La Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB) soutient cette transformation grâce à un prêt de 200 millions d’euros approuvé en 2024.
“Pour la CEB, ce projet illustre parfaitement notre mission : investir dans les personnes en finançant des infrastructures sociales essentielles”, déclare Valentine Le Clainche, Responsable de Pays pour la France.
La résilience climatique est également au cœur du projet. Conçues pour faire face au réchauffement climatique, ces nouvelles écoles offrent des environnements d’apprentissage confortables tout au long de l’année, tout en réduisant la consommation d’énergie et afin d'améliorer la résistance aux conditions météorologiques extrêmes.
Pour Matthieu Procacci, Directeur général adjoint de la SPEM, Bouge illustre ce que le Plan Écoles s’efforce de réaliser à l’échelle de la ville.
“Grâce au financement de la CEB, des changements concrets prennent forme sous nos yeux”, déclare-t-il. “Une école des années 1960 a été transformée en un établissement moderne ouvert sur son quartier, avec de la végétation dans les cours de récréation, des espaces de fraîcheur, de vastes zones couvertes, des cantines modernes, un tout nouveau gymnase et des salles de classe confortables aussi bien en été qu’en hiver.”
La collaboration avec des institutions telles que la CEB, ajoute-t-il, permet également de respecter des normes environnementales et sociales ambitieuses tout en diffusant ce modèle au-delà de son propre territoire.
Une école à la hauteur des attentes des enfants
À Bouge, les conditions quotidiennes ont été améliorées. “On ressent vraiment une nouvelle énergie dans cette école”, explique Aurélie Ciaramaglia, enseignante de CE2.
Les installations elles-mêmes encouragent les enfants à bouger, à jouer et à découvrir. Des paniers de basket réglables, des terrains de badminton et du matériel sportif modulable permettent aux enseignants d’organiser des activités adaptées à différents âges et niveaux. Le week-end, ces installations s’ouvrent également aux associations locales, renforçant ainsi le rôle de l’école en tant que centre de quartier.
“Et puis il y a le toboggan”, ajoute Aurélie Ciaramaglia. “Il est devenu la star de la nouvelle école.”
Les élèves remarquent eux aussi la différence. “Avant, il y avait parfois des choses cassées”, explique Chouaib, un élève de CE2B. “Maintenant, tout est propre et fraîchement repeint. Je préfère de loin cette école.”
L’école est également devenue une source de fierté pour l’ensemble de la population.
“Ça a changé la vie du quartier”, explique Eloise Ndilu, une habitante du quartier. “C’est agréable de se réveiller et de voir ce genre de bâtiment ici. Ça apporte un vent de fraîcheur.”
Pour l’ancienne directrice, cependant, la plus grande réussite ne se mesure ni en mètres carrés, ni en économies d’énergie, ni en chiffres d’investissement.
“Bien sûr, nous sommes ravis car l’école est neuve, belle et fonctionnelle. Nous avons participé à sa conception et réfléchi à son fonctionnement”, explique-t-elle.
“Mais au-delà des infrastructures, ce qui compte, c’est l’égalité des chances qu’elle offre à tous.”
Aurélie Ciaramaglia partage ce sentiment.
“Cette nouvelle école aura un impact positif sur l’estime de soi des enfants. C’est un peu comme leur dire : vous méritez enfin ce que les autres enfants ont, une belle école propice à l’apprentissage dans votre propre quartier.”